Entretien avec Monique Pouille – Ingénieure spécialisée en acoustique
Dans le cadre de la journée JEGNA organisée à Lille (le 24 Janvier 2025) par la section Grand Nord, une table ronde a mis à l’honneur les parcours de femmes ingénieures, leurs motivations et les défis rencontrés tout au long de leur carrière. À cette occasion, nous avons recueilli le témoignage de Monique Pouille, ingénieure spécialisée en acoustique, dont le parcours illustre à la fois la richesse des collaborations entre recherche et industrie et l’importance de la transmission des savoirs.
À travers cet entretien, elle revient sur son cheminement, ses choix professionnels et les projets qui ont marqué ses plus de trente années d’engagement dans le domaine des ultrasons. Un témoignage inspirant, qui met en lumière la diversité des métiers de l’ingénierie et la place des femmes dans ces environnements scientifiques et techniques.
Lynda Chehami
Pouvez-vous nous parler de votre parcours ? de vos études ? de votre chemin pour arriver à ce qui vous motivait ?
J’ai fait mes études à l’ISEN (Institut Supérieur d’Electronique du Nord), j’ai eu mon diplôme d’ingénieur en 1986 et durant ma dernière année d’étude au cours de laquelle j’ai également préparé et obtenu un DEA sur l’université de Lille, j’ai découvert les matériaux piézoélectriques et l’acoustique et cela a éveillé ma curiosité et mon intérêt pour ces matériaux « magiques ». Mon objectif à la suite de mon diplôme était de rester dans ce domaine et de faire une thèse en entreprise, une opportunité à la Thomson Sintra s’est présentée mais suite à des restrictions budgétaires, cela n’a pas pu se faire. J’ai donc décidé de chercher un emploi d’ingénieur plutôt côté recherche et acoustique et on m’a proposé un poste dans une start-up, issue de l’ISEN (Sinaptec), pour maintenir le code Atila (code éléments finis appliqué aux transducteurs, développé par le laboratoire acoustique de l’ISEN) dans un laboratoire de la Marine (DCN Toulon – GERDSM). J’ai donc démarré ma carrière en temps qu’ingénieure détachée dans ce laboratoire. Après quelques années, la restructuration et la privatisation de la DCN ont limité l’activité des soustraitants jusqu’à la fermeture du laboratoire. J’ai donc poursuivi chez Sinaptec dans le Nord jusqu’en 2018 avec le challenge pour l’entreprise de réorienter et diversifier son activité vers le monde industriel. Sinaptec est devenu un équipementier ultrasons reconnu dans le monde industriel. J’y ai démarré en tant qu’ingénieur d’études, et ai poursuivi en tant qu’ingénieur de projets, ensuite responsable de l’activité « Ultrasons et Solide » . Je suis devenue ensuite responsable du Bureau d’études et enfin responsable de la R&D. Ces différents postes m’ont permis de travailler en collaboration avec beaucoup de personnes dans le monde industriel et institutionnel et, pour les 2 derniers, d’encadrer des ingénieurs, des apprentis et deux doctorants.
Au bout de 32 ans d’activités dans les ultrasons, avec le souhait plus marqué de transférer et de mettre à profit mon expérience, j’ai intégré l’ISEN en 2018 (l’école ayant rejoint les écoles HEI et ISA pour former un regroupement nommé d’abord YNCREA puis JUNIA) en tant que responsable des moyens d’essais du laboratoire acoustique et plus particulièrement du bassin : j’ai été recrutée pour remplacer Mr Christian Granger ingénieur CNRS qui est parti en retraite peu de temps avant mon arrivée, et qui m’a bien accompagné au début pour prendre sa suite.
Au bout de 7 ans d’activités passionnantes, je suis heureuse d’être en retraite car j’ai encore beaucoup de choses à apprendre et à découvrir.
En quoi a consisté votre travail de tous les jours au laboratoire?
Mon travail a consisté à développer et à réaliser des techniques de mesures pour les industriels et les laboratoires qui me contactaient, dans le cadre de projets de recherche ou de prestations. J’aime beaucoup l’expérimentation et la pratique, le laboratoire me permettait de développer de nouvelles techniques de mesure dans le domaine de l’acoustique et de travailler sur de nouveaux matériaux.
En complément de cette activité, je participais à la conduite de Travaux Pratiques et au suivi de projets et de stages pour des étudiants de Master 1 et 2.
Le bassin qui est un moyen unique et exceptionnel dans notre domaine me permettait de réaliser les expériences d’acoustique sous-marine. Ce sont des manipulations qui peuvent être lourdes, les moyens de levage disponibles au bassin (palan, treuils…) permettent de transporter les matériaux et de les immerger avant de mettre en place les équipements de mesures avec des bras mécaniques robotisés. La forme du bassin permet d’étudier et de caractériser les matériaux et les équipements SONAR actifs (émetteurs) et passifs( hydrophones), en effet les échos ne sont pas redirigés directement sur les capteurs. On dispose donc « d’ un peu de temps » pour analyser les signaux avant d’être pollué par les échos.
Les règlementations environnementales, qui se mettent en place, nous amènent également des requêtes pour le développement de nouveaux matériaux : un exemple qui concerne les industriels dans le domaine du forage et de la construction navale pour réduire le bruit des engins et limiter la pollution sonore qui peut perturber voire détruire la faune aquatique.
Qu’est-ce qui vous a motivé à partir dans la recherche et particulièrement en acoustique ?
Je suis très curieuse et j’aime expérimenter et tester. J’appéciais par dessus tout apprendre des industriels ou des chercheurs avec qui je collaborais, pour adapter les essais et les techniques: en fait je devais commencer par comprendre leur problématique, leur travail pour pouvoir ensuite répondre à leur besoin ou à leurs requêtes. Donc c’était vraiment passionnant culturellement parlant.
L’acoustique et les techniques associées sont utiles et présentes dans de nombreux domaines. Et j’ai beaucoup appris de mon expérience en entreprise axée principalement sur le développement de nouveaux produits: Par exemple, j’ai travaillé au développement d’outils à ultrasons pour l’industrie, un exemple dans le domaine agroalimentaire: des lames à ultrasons type guillotine, concurrentes de la solution découpe par jet d’eau. Ou encore, au laboratoire, j’ai travaillé avec des chimistes sur le développement de matériaux piezoélectriques sans plomb ; c’est très intéressant de pouvoir travailler, collaborer avec des personnes qui appartiennent à d’autres domaines techniques.
C’est pourquoi, je trouve que l’acoustique est un domaine passionnant compte tenu de sa transversalité.
Pour arriver jusqu’en fin de carrière, quels sont les obstacles que vous avez pu rencontrer ? Qu’est-ce que vous avez dû travailler pour les surmonter ?
Pour moi, le plus compliqué a été de continuer à « manipuler », à faire ; je suis quelqu’un qui aime le côté mise en pratique et il a fallu que je trouve le moyen de maintenir et de développer cette capacité tout en grimpant les échelons. C’est pourquoi j’ai toujours préféré rester dans des postes avec une part opérationnelle importante.
Quelles ont été vos dernières ambitions ? Qu’avez-vous voulu accomplir avant de quitter le monde professionnel?
Mon principal objectif avant de partir a été d’assurer la continuité du bassin acoustique. En effet, à quelques années de la retraite, je souhaitais pérenniser l’activité du bassin, et avec le nouveau bâtiment de l’ISEN qui devait intégrer le nouveau bassin acoustique, il y avait beaucoup de choses à préparer. Je travaillais donc en parallèle de mon activité quotidienne de mesures et d’études, au transfert du bassin dans le nouveau bâtiment pour la continuité des prestations et des projets qui y étaient associés. Les choses n’ont pas toujours été faciles mais à la fin le résultat a été au rendez-vous: le bassin a été transféré. J’ai eu la chance de participer au recrutement et de travailler avec mon successeur quelques mois et le nouveau bassin a été qualifié. Les moyens sont maintenant opérationnels et je reste en contact avec mes anciens collaborateurs pour des questions ou pour les aider si je le peux.
